Anniversaire de la commémoration de l’esclavage

 Discours de Mr Jean-François DARDENNE, Maire de Nogent sur Oise

 Mesdames, Messieurs, chers concitoyens

 Nous célébrons aujourd’hui un très grand moment de l’histoire de l’humanité.

Comme vous le savez, depuis 2006, la France a choisi de célébrer l’abolition de l’esclavage et sa reconnaissance comme crime contre l’humanité chaque 10 mai, et je suis très  heureux qu’une nouvelle fois, une telle manifestation se tienne ici à Nogent sur Oise ; permettez moi de remercier tout particulièrement l’Association Républicaine pour la Mixité et son très médiatique Président Mr Emmanuel OKOU, qui a œuvré avec toute son équipe ;  et je tiens à remercier, au-delà, toutes les personnes et associations qui se sentent concernées et impliquées dans cet évènement. Je remercie également les services de la Ville qui se sont mobilisés pour la pleine réussite de celui-ci.

 Il convient d’honorer la République française, depuis la seconde République qui décida, dans un de ses premiers actes, d’abolir définitivement l’esclavage en France par le décret du 27 avril 1848, jusqu’à la loi votée le 10 mai 2001, à l’initiative notamment de Madame Christiane Taubira, « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». Mais il nous faut d’abord et avant tout rendre hommage aux victimes de cet odieux crime.  Et c’est pourquoi cette célébration, nous la voulons empreinte de solennité et de gravité. S’inscrivant non pas dans je ne sais quelle repentance de façade, mais ancrée dans une volonté permanente de mémoire, de vigilance et de reconnaissance envers ces grandes figures de l’abolitionnisme que furent l’Abbé Grégoire, promoteur de la première abolition de l’esclavage en 1794 ou encore Victor Schœlcher qui consacra sa vie politique à l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Et nous n’oublions pas pour autant les combattants, qui ont œuvre à leur propre liberté : François Domenica Bréda, plus connu sous le nom de Toussaint-Louverture, qui mena le 23 août 1791, à Saint-Domingue, la première et unique révolte victorieuse d’esclaves dans l’histoire : « Déracinez avec moi l’arbre de l’esclavage » lança-t-il à ses compagnons, les entrainant dans la lutte tant et si bien que Léger Félicité Sinthonax, envoyé sur place à Saint-Domingue en qualité de commissaire civil de l’Assemblée Révolutionnaire Française, décida unilatéralement de supprimer l’esclavage sur l’ile dès le 29 août 1793. Le 4 février 1794, la convention ratifia cette décision en abolissant une première fois l’esclavage dans tous les territoires de la République Française, décision hélas remise en cause par Napoléon.

Il nous faut également saluer les grandes figures internationales de ce long combat, comme Frederick Douglass, auteur des Mémoires d’un esclave, publiées dès 1845 aux Etats-Unis, qui poussa ce cri aujourd’hui encore poignant : « Pourquoi a-t-il fallu que je naisse un de ces hommes dont on fait des bêtes ? (...) Le fier navire s’en est allé (...), je reste seul dans l’étouffant enfer de l’esclavage infini. (...) Mon Dieu, fais de moi un homme libre » ; ou encore Harriet Tubman, également connue sous le nom de Moïse noire, une des célèbres leaders de ce qu’on appelait le chemin de fer sous-terrain, un système organisé, secret, de maisons, de tunnels et de routes établies pour guider les esclaves vers la liberté. Entre 1851 et 1860 elle vint en aide à près de 300 esclaves. Elle ne fut jamais prise et ne perdit jamais un esclave. Je ne peux bien sûr citer tous ces combattants héroïques, mais chacun est  présent dans notre mémoire, en ce jour.

Etre abolitionniste, selon Victor Schœlcher lui-même, c’est affirmer « le droit de l’homme à la liberté, à la possession de soi même ».

A l’époque où cette phrase fût prononcée, l’esclavage connaissait son apogée. Avec l’expansion coloniale en Amérique, l’arrivée d’esclaves en provenance d’Afrique devint vite le système le plus rentable pour cultiver les grandes plantations de sucre. L’expansion économique poussa rapidement la plupart des grandes puissances européennes, surtout l’Angleterre et la France, à rivaliser pour le contrôle du marché – les ports anglais de Liverpool et français de Nantes et Bordeaux devinrent les centres principaux d’où partaient les navires et direction de l’Afrique. Là débutait le parcours de ce qu’on nomme dorénavant, le « Triangle de la honte » : Europe – Afrique – Amérique.

Arrivés le long de la côte des Esclaves, un vaste territoire de 450 kms qui correspond de nos jours aux Etats du Togo, du Benin et du Nigéria, les Européens rencontraient les commerçants africains et échangeaient leurs marchandises contre des prisonniers noirs. Une fois chargés, les bateaux levaient l’ancre à destination des ports de l’Amérique du Sud et du Nord.

On estime qu’entre 1650 et 1920, au moins 17 millions de personnes furent ainsi déportées hors d’Afrique.

 L’esclavage était certes une pratique très ancienne, déjà connue et pratiquée par les Egyptiens contre le peuple juif, par les Grecs et les Romains qui asservissaient leurs prisonniers de guerre et les peuples qu’ils tenaient sous leur joug, ou encore par les musulmans qui, dès le IXème siècle, vendaient les victimes de leurs razzias sur les côtes orientales de l’Afrique.

Mais avec les Européens, l’esclavage prit une nouvelle et terrifiante dimension, par le nombre d’individus concernés, par la durée du phénomène, par l’inscription de l’esclavage dans le Droit, par sa codification (le fameux « Code Noir » adopté à la Cour du Roi Soleil en mars 1665). Jusqu’au XVIIIème siècle, l’Occident légitima l’esclavage au nom du grand commerce international. Il fallut attendre le début du XIXème siècle pour que soit condamnée la traite des noirs (aux Etats-Unis et en Angleterre, et au Congrès de Vienne de 1815 pour les autres puissances européennes) mais surtout pour que soit engagé le processus d’abolition de l’esclavage afin  que ce trafic cesse progressivement, qu’il s’agisse, notamment dans l’ordre chronologique, du Portugal, de l’Angleterre, de l’Empire Ottoman, de la France, des Etats-Unis. Il faudra cependant attendre la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948 pour que soit solennellement interdit l’esclavage sur toute notre planète.

 

Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. Engagées dorénavant dans la lutte pour bannir la traite des Noirs et la combattre en donnant la chasse aux bateaux concernés, des grandes puissances utilisèrent bientôt et avec cynisme la lutte contre l’esclavage comme prétexte pour se lancer dans des campagnes de conquêtes en Afrique notamment. Troquant ainsi leur ancien statut de puissance esclavagiste contre celui de puissance coloniale.

Aux Etats-Unis, la ségrégation s’installa dès la fin de la guerre de sécession.

Dès lors, commença la longue marche pour les droits civiques, la quête de l’identité et la lutte pour la réhabilitation morale. Exister en tant que Noir impliquait d’abord pour les anciens esclaves de retrouver leur racines africaines et la fierté d’être africain.

La seconde partie du XXème siècle va voir la chute du colonialisme et l’indépendance des Etats africains.

Vont aussi disparaître les arsenaux  juridiques qui excluaient les Noirs de la vie sociale et politique aux Etats-Unis et en Afrique du Sud.

Ce fut le fruit d’un long et dur combat, et il nous faut rendre hommage aux belles figures de cet « ouragan africain » qui fissura, ébranla et finalement mis à bas les édifices juridiques et politiques qui enfermaient les Noirs dans des statuts inférieurs.

Les figures de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis : Martin Lutter King, Malcolm X, Angela Davis, Stokely Carmichael.

Les figures de la lutte antiapartheid : Nelson Mandela, Steve Biko.

Les figures sportives légendaires : Jesse Owens, le cauchemar d’Adolf Hitler lors des J.O de 1936, Cassius Clay boxeur légendaire réfractaire à la guerre du Vietnam et flamboyant porte flambeau de la lutte.

Les intellectuels : William Edouard Du Bois, Léopold Senghor, Aimé Césaire, Alice Walker, James Baldwin, Cheikh Anta Diop, Alex Haley, Toni Morrison,

Ou encore Frantz Fanon, penseur révolté : « Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères... Moi, l’Homme de couleur, je ne veux qu’une chose : …Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C'est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc.

A contre courant du discours qui fait du Noir une victime, de l’identité une chose figée et de la négritude une idéologie, le discours de Fanon renoue avec l’universalité, qui fait de l’expérience vécue du Noir le terrain de la transformation et de la solidarité avec tous les opprimés.

 L’universalité est consubstantielle au combat que représente l’émancipation des peuples africains comme condition première du dépassement des difficultés de ce continent.

 Agriculture vivrière sacrifiée, menace de désertification, crise alimentaire, sécheresse et famine, corruption de certains dirigeants, mercenaires de la guerre, étouffement urbain, prolifération des pandémies, … l’Afrique n’en finit pas de souffrir et de sombrer et les défis à relever sont immenses et invraisemblables. Nous avons la conviction qu’à l’instant même où l’Afrique triomphera de ses difficultés, alors le monde aura radicalement changé ! Le combat pour l’Afrique a vocation à envelopper tous les autres, et le bonheur doit  devenir une idée neuve, aussi et surtout en Afrique.

 

Le continent africain a vu naître l’homme moderne sur les terres du Tchad. A peine s’est-il dressé sur ses deux jambes qu’il s’est mis en route, de territoire en territoire, à travers l’est africain, puis l’Europe, l’Asie centrale, l’Inde, l’Indonésie, la Chine, jusqu’à l’Australie. Mouvement ancestral. Les migrations sont constitutives de l’histoire humaine et elles n’ont, de fait, jamais cessé.

Alors  que penser de celui qui ose affirmer que l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire, alors que sans ce continent, il n’y aurait pas d’Histoire !

 Et que dire de celles et ceux qui voudraient faire leur fonds de commerce des flux de nomades de la misère et de réfugiés climatiques qui bousculent les frontières de l’eldorado occidental.

 Le salut de l’Afrique ne prendra pas nécessairement le visage de la démocratie de marché occidentale, il remettra peut-être en cause la forme des Etats actuels issus du colonialisme, il ne se limitera pas à la tenue d’élections, plus ou moins libres.

Il sera le résultat de la mobilisation des peuples eux-mêmes qui imposeront le développement au service des populations locales, la justice sociale et l’émergence d’institutions stables et démocratiques. C’est cette conviction partagée qui fonde notre croyance dans le progrès social et humain.

 

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ? Sommes-nous à la fin de cette histoire ?

La réponse est bien évidemment non !

Aujourd’hui encore, les sociétés occidentales perpétuent ségrégations et discriminations. Naître avec la peau claire est encore aujourd’hui un élément valorisant, favorisant l’insertion dans le monde du travail comme dans la vie

En avons-nous fini avec l’esclavage ? Quand ce dernier sévit encore sous forme quasi institutionnalisée au sud Soudan, en Mauritanie, en Arabie Saoudite ?

La réponse est non !

En avons-nous fini avec l’esclavage alors que le Comité contre l’esclavage Moderne estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre de personnes en France contraint de travailler dans les ateliers clandestins pour rembourser une dette exorbitante contractée le plus souvent pour prix de leur entrée dans le pays ?

La réponse est non !

En avons-nous fini avec l’esclavage sans mettre à mal définitivement  le dernier soubresaut du colonialisme encore présent dans nos sociétés ?

La réponse est non !

En avons-nous fini avec l’esclavage quand des travailleurs sans papiers travaillant dans notre pays depuis 10 ans, peint des cotisations sociales, des impôts et n’ont toujours pas droit à un titre de séjour régularisant leur situation ?

La réponse est encore non !

 Chers amis, il nous reste des chaînes à briser !

 Pour conclure, je voudrais à nouveau  faire appel à Victor Schœlcher, pour que jamais nous ne faiblissions dans le combat contre ce crime : « Disons nous et disons à nos enfants que tant qu’il restera un esclave sur la surface de la Terre, l’asservissement de cet homme est une injure permanente faite à la race humaine toute entière ».

 Merci.